Ce que j’ai appris depuis les dernières élections : un examen de conscience sans complaisance et la volonté d’agir

Dans les quelques semaines qui ont suivi le 7 octobre, alors que tout le monde était encore sous le choc, deux amies proches, toutes deux de droite, m’ont posé la même question : « Alors, tu as enfin ouvert les yeux ? »
Je me souviens avoir remarqué que, bien qu’elles appartiennent à des cercles sociaux différents et que nos conversations aient eu lieu dans des circonstances distinctes, elles avaient adopté le même ton, avec la même expression sur le visage : une sorte de sourire indulgent et bienveillant. Parce que je crois à leur bonté et à la sincérité de leur amitié, je ne pense pas que ce sourire ait été moqueur. Mais c’était indéniablement un sourire qui semblait me pardonner une erreur que j’aurais commise.
Plus que tout, cette question — que j’ai entendue à plusieurs reprises dans d’autres circonstances, et qui est également revenue dans les déclarations de personnalités de gauche affirmant publiquement avoir « ouvert les yeux » — révèle une profonde méprise sur les convictions de la gauche politique.
Cette méprise consiste à imaginer que les gens de gauche vivent dans un monde irréel, qu’ils croient de tout leur cœur au Peace and Love, comme de naïfs enfants-fleurs incapables de comprendre qu’ils vivent dans un environnement agité et exigeant, et qu’ils ferment les yeux sur ceux qui les haïssent et souhaitent leur disparition. Ils voudraient la paix à tout prix, seraient toujours prêts à pardonner et à céder, et considéreraient Israël comme responsable de tout ce qui se passe au Moyen-Orient.
Or, ce n’est pas ma position politique. Et puisque ma vision des choses, autant que je puisse en juger, n’a rien de déconnecté de la réalité, puisque je n’ai jamais douté que nombre d’adeptes de l’islam radical nous haïssent réellement et souhaitent notre destruction, je n’ai donc pas eu à « ouvrir les yeux ».
Je n’ai pas davantage renoncé à la conviction que les véritables défis sécuritaires auxquels Israël est confronté exigent des solutions politiques durables, obtenues par les moyens rationnels dont disposent les États, et susceptibles de leur apporter des avantages économiques et sociaux. (Bien entendu, aucune de ces conditions n’existait dans nos relations avec le Hamas.)
Je n’ai pas non plus renoncé à la conviction que, pour avancer vers des accords politiques, il est nécessaire de reconnaître la souffrance, et même la colère, de ceux qui sont nos ennemis — ceux qui nous ont fait du mal et auxquels nous avons, nous aussi, fait du mal.

Mais.
Nous venons de traverser quatre années extrêmement difficiles, et je ne peux prétendre qu’elles n’ont pas modifié ma vision du monde. Aujourd’hui, lorsque je fais le bilan des questions sur lesquelles j’ai changé d’avis, je prends conscience que j’ai été trop naïve. Mais ces questions ne sont pas nécessairement celles sur lesquelles mes amies s’attendaient à me voir « ouvrir les yeux ».
Je n’ai pas renoncé à la conviction que les véritables défis sécuritaires auxquels Israël est confronté exigent des solutions politiques durables, obtenues par les moyens rationnels dont disposent les États et susceptibles de leur apporter des avantages économiques et sociaux. Les questions sur lesquelles j’ai changé d’avis sont d’une tout autre nature.
Je m’efforce d’écrire à la première personne du singulier, car je ne représente ici personne d’autre que moi-même. D’ailleurs, certaines des leçons que j’ai tirées de cette réflexion ne concernent pas seulement la gauche, mais aussi la droite — et, en réalité, chaque citoyen et chaque citoyenne.
Je vais maintenant revenir sur mes erreurs, depuis les jours tumultueux qui ont précédé le coup d'État judiciaire jusqu’à cette guerre sans fin dans laquelle nous sommes encore plongés.
1. Je pensais que les questions juridiques, politiques et sécuritaires étaient réservées aux « spécialistes » et que, de toute façon, je n’y comprendrais rien.
Je partais donc du principe qu’il était inutile d’essayer de comprendre, au-delà des vagues souvenirs de mes cours d’instruction civique, quel était le véritable rôle de la Cour suprême, ou quelle était la nature des relations entre la Knesset et la Cour suprême, et entre le gouvernement et la Knesset.
Lorsque ces notions apparaissaient dans les journaux, je passais mon chemin, sans prendre le temps de m’y arrêter pour les comprendre.
Et, à vrai dire, mon attitude d’alors pouvait se comprendre : les journées étaient chargées, les tâches interminables, les enfants étaient petits et le travail un puits sans fond.
Laissons les juristes s’occuper de ce qu’ils connaissent, pensais-je. C’est leur domaine, j’ai le mien. De toute façon, je n’ai aucune influence sur ces questions.
Mais c’était une erreur. J’en ai pris conscience lorsque, dans les semaines qui ont suivi janvier 2023, j’ai commencé à lire sur ces sujets et à écouter des podcasts qui leur étaient consacrés.
Bien entendu, ces lectures et ces écoutes ne pouvaient faire de moi une spécialiste du droit ou des sciences politiques. Mais j’ai compris qu’en tant que citoyenne, l’une de mes responsabilités était de comprendre ce qui se passait autour de moi et de faire l’effort nécessaire pour y parvenir. Car il ne s’agit pas de notions abstraites : elles ont une influence bien réelle sur ma vie et sur la société dans laquelle je vis.
J’ai compris qu’être citoyenne constituait une autre de mes responsabilités et de mes identités, au même titre qu’être mère ou enseignante. Et, à vrai dire, cette prise de conscience est exigeante, voire épuisante.
En tant que citoyenne, il ne suffit pas de déposer un bulletin dans l’urne une fois tous les quatre ans ou de participer de temps à autre à une manifestation.
Je dois comprendre ce qui se passe, même sans devenir une experte, et exprimer mon opinion.
Certes, je peux me tromper. Je peux être amenée à corriger mes jugements en cours de route. Mais au moins, je saurai quelque chose.
Car le pire, pour un citoyen ou une citoyenne vivant en démocratie, c’est de renoncer à son droit de savoir et de se taire.
2. Je me suis tue.
Je me suis tue parce que je ne me sentais pas suffisamment légitime pour parler de sujets dont je n’étais pas spécialiste.
Je me suis tue aussi parce qu’on nous a enseigné que « le silence est une protection pour la sagesse » (סייג לחכמה שתיקה), et parce que je craignais de prononcer des paroles que je pourrais ensuite regretter.
Je me suis tue pour ne pas provoquer, pour ne pas me disputer avec les autres.
Je me suis énormément tue, sur une multitude de sujets. Et je crains de me taire encore trop souvent.
Mais l’espace social n’est pas un vide.
Lorsque je garde le silence, cet espace se remplit des voix de ceux qui n’hésitent pas à parler, ni même à crier.
Et les paroles de ceux qui n’hésitent pas à crier résonnent plus fort et paraissent plus catégoriques.
J’ai compris qu’être citoyenne constituait une autre de mes responsabilités et de mes identités. Il ne suffit pas de déposer un bulletin dans l’urne une fois tous les quatre ans ou de participer de temps à autre à une manifestation. En tant que citoyenne, je dois comprendre ce qui se passe et exprimer mon opinion.
On peut évidemment se demander : « Bon, et si tu avais pris la parole — sur Facebook, dans la salle des professeurs, entre amis, par exemple —, cela aurait-il vraiment changé quelque chose à la situation générale ? »
Mais je crois que ce n’est pas la bonne question.
Car s’il est une autre chose que j’ai apprise, c’est que le silence est interprété comme une approbation de ce qui se passe. À l’inverse, lorsque je fais entendre ma voix, je donne une légitimité aux réflexions intérieures d’une autre personne, qui partage peut-être mon opinion, entièrement ou seulement en partie. Et cette personne finira peut-être, elle aussi, par oser parler.
C’est ainsi que l’on préserve véritablement une société où peuvent s’exprimer des voix diverses.
J’ai appris que chaque fois que l’on rompt le silence face à des événements majeurs, même dans une pièce où ne se trouvent que deux personnes, on remet en question ce que des forces plus puissantes que nous cherchent à imposer comme une réalité allant de soi.
J’ai appris qu’en tant que citoyenne, mon rôle est de me demander constamment si la situation politique est une fatalité ou si une autre voie est possible.
3. J’ai systématiquement préféré éviter la guerre plutôt que de la faire.
Cela semble aller de soi, surtout pour une personne de gauche.
L’idée de vies humaines sacrifiées, de soldats tombés au combat, de victimes du côté palestinien — toujours trop nombreuses, me semblait-il — me conduisait à penser qu’il valait mieux éviter toute opération militaire.
Je n’adhérais pas à la politique de « gestion du conflit » du Premier ministre, car je pensais que la solution résidait dans des accords politiques, et non dans une succession interminable de terribles flambées de violence.
Pourtant, si l’on m’avait interrogée il y a quatre ans sur d’éventuelles initiatives militaires israéliennes visant le Hamas, j’aurais très probablement exprimé des réserves, voire soupçonné les dirigeants politiques de poursuivre des objectifs partisans.
Mais aujourd’hui, à la lumière de la plainte en diffamation déposée par Ronen Bar [Chef du Shin-Beth lors de la tragédie du 7 Octobre 2023] contre Netanyahou, et de son affirmation selon laquelle le Shin Bet aurait proposé à de nombreuses reprises des opérations offensives à Gaza, des éliminations ciblées et d’autres actions de ce type — propositions que Netanyahou aurait systématiquement rejetées —, je m’interroge sincèrement sur ce qu’aurait été ma réaction, il y a quatre ans, si le Premier ministre israélien avait accepté l’une de ces propositions.
Et je sais que je m’y serais probablement opposée. J’aurais pensé que c’était une erreur, qu’Israël portait une fois encore la responsabilité de l’absence de paix et de progrès.
Aujourd’hui, je considère que mon opposition automatique à toute initiative militaire offensive était une erreur.
Imaginer qu’une opération militaire préventive aurait pu affaiblir le Hamas, empêcher le 7 octobre et éviter les portes de l’enfer qui se sont ouvertes ensuite, engloutissant tant d’êtres humains et tant de familles, est pour moi, en tant que citoyenne, une pensée profondément bouleversante.
En tant que citoyenne qui n’a pas accès aux secrets du pouvoir, il y a beaucoup de choses que j’ignore.
Mais je savais que des valises remplies d’argent étaient transférées au Hamas. Les médias en parlaient.
Cela me paraissait étrange, mais je me disais : « Bon, quelqu’un sait certainement ce qu’il fait. Cela doit être justifié. Et si cela permet d’éviter des effusions de sang, c’est peut-être préférable. »
Ce n’était pas une réflexion véritablement formulée, plutôt une sorte de présupposé intérieur, adopté sans examen sérieux, parce que je ne me considérais pas comme suffisamment compétente pour juger des questions de sécurité.
Sans jamais me dire « Le Hamas est un atout » — une phrase qui ne me serait venue à l’esprit dans aucune circonstance —, j’acceptais pourtant la politique qui reposait sur cette idée, parce qu’elle correspondait à mon désir d’éviter à tout prix les effusions de sang.
Cette douloureuse prise de conscience ne contredit en rien le fait que je pensais alors, et que je pense toujours aujourd’hui, que la racine du mal réside dans notre refus de parler de l’occupation et de la situation à Gaza.
Nous nous sommes accommodés d’une réalité dans laquelle rien n’était entrepris pour faire progresser des accords politiques. Nous avons accepté que les dirigeants cherchent à faire disparaître la question palestinienne du débat et à maintenir la situation dans un immobilisme qui s’est révélé illusoire.
4. Je me suis beaucoup trop souvent répété : « Bon, quelqu’un sait certainement ce qu’il fait. »
Apparemment, non.
Apparemment, ceux qui prennent les décisions ne savent pas nécessairement ce qu’ils font.
Par exemple, lorsque des valises d’argent étaient transférées au Hamas, il est possible que les responsables n’aient pas vraiment mesuré ce qu’ils faisaient.
Il aurait fallu se demander pourquoi cette politique pouvait sembler raisonnable. Il aurait fallu envisager qu’elle allait peut-être exactement à l’encontre de nos intérêts en tant qu’État, et des miens en tant que personne aspirant à des accords politiques avec l’Autorité palestinienne.
Le problème, c’est que je ne me suis pas posé ces questions au moment où les décisions étaient prises.
L’idée que « quelqu’un sait certainement ce qu’il fait » repose sur une présomption : ceux qui dirigent l’État, les ministères ou les organismes de sécurité agissent avec professionnalisme et bonne foi, dans le but d’obtenir les meilleurs résultats possibles selon leur propre jugement.
Cette présomption s’est complètement effondrée. Et son effondrement est profondément angoissant.
C’est pourquoi, en tant que citoyenne, je dois constamment m’interroger : une autre politique est-elle possible ? Cette position repose-t-elle sur une véritable expertise professionnelle ? Et où nous conduit-elle ?
Les valises d’argent constituaient un pari sur la vie d’un nombre immense d’êtres humains, aussi nombreux que les étoiles du ciel, dont tant ne sont plus aujourd’hui, ainsi que sur celle de beaucoup d’autres dont l’existence a été bouleversée — et pas pour le meilleur.
Je me suis beaucoup trop souvent répété : « Bon, quelqu’un sait certainement ce qu’il fait. » Eh bien, apparemment non. Apparemment, les responsables ne savent pas toujours ce qu’ils font. Comme lorsqu’ils ont autorisé le transfert de valises d’argent au Hamas. Et en tant que citoyenne, je dois constamment me demander si une autre voie est possible.
5. Je pensais que je ne comptais pas.
Avant les grandes manifestations contre la refonte du système judiciaire — et plus encore, avant les manifestations pour la libération des otages —, je me disais : « Qu’est-ce que cela changera si je vais manifester ou non ? Si j’écris quelque chose sur Facebook ou non ? Si je prends la parole ou si je me tais ? »
Ce n’est que lorsque certaines questions me touchaient au plus profond, comme le sort des otages ou les tentatives de restreindre la capacité des tribunaux à protéger les citoyens face au pouvoir, que je descendais dans la rue.
Comme beaucoup d’autres citoyens partageaient mes inquiétudes, j’ai découvert que je n’étais pas seule. Et, du moins avant la guerre, j’éprouvais un véritable plaisir à me retrouver au milieu d’une foule de personnes qui partageaient mes valeurs — pas toutes, mais certaines. Après le déclenchement de la guerre, ce plaisir s’est entièrement dissipé.
J’ai connu le bonheur de me tenir aux côtés de personnes aussi inquiètes et tourmentées que moi. Et c’est précisément parmi elles que j’ai trouvé une forme de sérénité.
Au milieu de cette foule, j’ai découvert que ma présence, à moi aussi, ce soir-là, avait de l’importance.
Lorsque je manifestais pour les otages — parfois simplement debout au carrefour près de chez moi, avec une pancarte en carton que j’avais fabriquée —, j’avais le sentiment d’être une goutte d’eau supplémentaire dans un ruisseau, dans un fleuve en mouvement, qui refusait d’accepter la réalité comme si elle était immuable.
La Michna enseigne :
לא עליך המלאכה לגמור, ולא אתה בן חורין ליבטל ממנה
« Il ne t’appartient pas d’achever la tâche, mais tu n’es pas libre pour autant de t’y soustraire. » (Pirké Avot, 2, 16)
Je savais que l’issue ne dépendait pas de moi, mais je savais aussi que je n’avais pas le droit de me dérober.
Mon amie Einat Halevy-Levin, qui a participé aux démarches véritablement décisives pour la libération des otages, m’a appris que chaque manifestation donnait de la force à ceux qui agissaient au plus haut niveau, et que chaque geste comptait.
J’ai ainsi appris que moi aussi, je comptais. Que chacune et chacun de ceux qui se tenaient à mes côtés comptaient. Et que chaque personne compte.
Car, dans une démocratie, chaque citoyen et chaque citoyenne a de la valeur.
*****
La Michna, dans le traité Sanhédrin (chapitre 4, michna 5), examine la manière dont les juges doivent exhorter les témoins à déposer afin que justice soit rendue.
Elle envisage la possibilité que les témoins éprouvent des difficultés à assumer cette responsabilité. Le poids en est trop lourd, l’angoisse trop grande.
מה לנו ולצרה הזאת?
« Pourquoi devrions-nous nous mêler de cette affaire ? », demandent-ils.
Après tout, ils se sont retrouvés dans cette situation malgré eux. Ils n’ont pas choisi d’être témoins d’un acte terrible, et l’on peut comprendre leur désarroi.
De la même manière, le rôle de citoyen ou de citoyenne ne résulte pas, dans la plupart des cas, d’un choix délibéré. Comme tant d’autres, je me suis retrouvée dans une situation que je n’avais pas choisie. "Pourquoi devrais-je me mêler de cette affaire ? "
Les juges de la Michna rappellent alors aux témoins :
לפיכך נברא אדם יחידי
« C’est pourquoi l’être humain fut créé seul. »
Autrement dit, chaque être humain constitue à lui seul un monde entier.
Ils leur rappellent également :
קול דמי אחיך צועקים
« La voix du sang de ton frère crie. »
De là découlent à la fois ma responsabilité d’agir en tant qu’individu et mon devoir envers la vie des autres.
La prise de conscience que j’ai vécue depuis le 7 octobre n’a pas modifié mes convictions les plus profondes. Mais elle m’a révélé des dimensions jusque-là inconnues de ma propre responsabilité de citoyenne : le poids de mon engagement individuel dans la vie de mon pays, et mon devoir de comprendre, de poser des questions, de remettre en cause ce qui paraît aller de soi.
Et même si ma question ne devait atteindre qu’une seule personne, n’est-il pas écrit :
בשבילו נברא העולם
« C’est pour lui que le monde a été créé. »
Cet article exprime exclusivement les opinions de son auteure et ne représente pas celles des établissements d’enseignement où elle exerce.
Noa Milikowsky-Marinberg est mariée et mère de trois enfants. Elle enseigne au lycée religieux sioniste pour garçons Himmelfarb, situé dans le quartier de Bayit VeGan à Jérusalem, ainsi que dans le programme « Rouah Tseïra » (« Jeune Esprit »), destiné aux lycéens particulièrement doués en sciences humaines.



