La guerre des idées

[Première publication en hébreu : 2 décembre 2024]
« On ne peut pas tuer une idée », m’a dit un officier revenu de plusieurs mois de combats à Gaza l’hiver dernier. « Le Hamas est une idée, et nous sommes engagés dans une guerre des idées. » Et selon lui, il n’y a donc pas d’autre choix qu’une guerre prolongée, en sachant que l’idée continuera à croître, tandis que nous continuerons à la réprimer et à veiller à ce qu’elle ne se réalise jamais.
L’affirmation selon laquelle nous serions engagés dans une « guerre des idées » — entre nous (l’État d’Israël, le peuple juif) et eux (le Hamas, les Palestiniens) — s’est solidement installée dans le discours israélien au cours de l’année écoulée (par exemple ici et ici). Dans le discours religieux de droite, la conception de la « guerre des idées » a été largement développée, en recourant à des images bibliques (les Philistins, Ismaël, Ésaü, Amalek) et à des divisions binaires entre judaïsme et islam, entre Israël et les nations.
Dans cette chronique, je ne chercherai pas à contester ces conceptions. Au contraire, je souhaite m’y joindre et affirmer que nous sommes effectivement au cœur d’une immense guerre des idées — sauf que son front se trouve ailleurs. Je tenterai d’esquisser les contours de cette guerre, qui se déroule parallèlement à la guerre physique meurtrière qui dure depuis plus d’un an.
La terre, Dieu et nous. D’un côté, certains affirment que cette terre appartient à leur groupe et qu’elle lui a été donnée par Dieu ; de l’autre, certains reconnaissent le droit fondamental des groupes nationaux à l’autodétermination sur leur lieu de vie, et donc le droit des deux peuples vivant ici à posséder un État.Dans le prolongement, certains nient le lien de l’autre groupe à cette terre et y voient une invention, tandis que d’autres reconnaissent le lien historique des membres de l’autre groupe avec ce lieu. Certains portent une carte — au mur, autour du cou ou dans la salle de classe — allant de la mer au Jourdain, sans aucun partage ; tandis que, sur la carte des autres, il existe aussi une place pour les membres de l’autre groupe.
Une première faction estime qu’il existe une hiérarchie fondamentale entre les êtres humains, et que les membres de son groupe national et religieux seraient des êtres de rang supérieur, fils de la maitresse, héritiers légitimes choisis par Dieu, tandis que l’ennemi appartiendrait à une humanité inférieure, des fils de servante dépourvus de destinée ou porteurs d’une destinée négative. Dès lors, la guerre contre eux devient une guerre éternelle, et leurs aspirations, leur dignité et leurs vies ne nous concernent guère — pour le moins.
Dieu et nos guerres. D’un côté se tiennent ceux pour qui il est évident que Dieu est avec eux, et que leurs guerres sont les guerres de Dieu contre Ses ennemis. Dès lors, les succès ne sont rien d’autre que des miracles, et les échecs rien d’autre que des épreuves, des châtiments ou une action mystérieuse de Dieu. De là, il n’y a qu’un pas jusqu’à définir les objectifs de la guerre comme partie intégrante d’un processus de rédemption messianique, au terme duquel la vraie religion triomphera. De l’autre côté se trouvent ceux qui recherchent des explications terrestres — politiques, militaires et économiques — à la guerre et à son déroulement, et qui la considèrent comme destinée à éliminer des menaces sécuritaires et à obtenir des acquis politiques.
Nous et l’autre. Une première faction estime qu’il existe une hiérarchie fondamentale entre les êtres humains, et que les membres de son groupe national et religieux sont des « fils de la maîtresse », porteurs d’une destinée cosmique, choisis par Dieu, tandis que l’ennemi appartient à un groupe inférieur, des « fils de la servante », dépourvus de destinée ou porteurs d’une destinée négative. Dès lors, la guerre contre eux devient une guerre éternelle, et leurs aspirations, leur dignité et leurs vies ne nous concernent guère — pour le dire sobrement. Une seconde faction considère au contraire que tous les êtres humains sont égaux et exige donc l’établissement d’arrangements respectant autrui ; c’est pourquoi elle rappelle sans cesse que, même en temps de guerre, la vie de l’autre possède une valeur.
Honneur et vengeance. D’un côté, certains voient dans l’honneur avant tout une valeur collective. Lorsque l’honneur du groupe est atteint, ses membres doivent agir pour le restaurer, notamment en humiliant le groupe adverse. Dès lors, porter atteinte aux biens, à la santé ou à la sécurité d’un membre du groupe opposé n’est pas évalué par rapport à lui en tant qu’individu, mais comme partie intégrante d’un groupe. C’est de là que naît également l’exigence d’une vengeance aveugle et aveuglante, œil pour œil, contre les membres du groupe adverse. De l’autre côté, certains identifient l’honneur principalement comme une qualité propre aux êtres humains en tant qu’individus. Dès lors, chaque être humain mérite une dignité fondamentale, indépendamment du groupe auquel il appartient. Selon cette approche, l’action militaire peut être nécessaire, et peut même parfois entraîner, hélas, des atteintes à des non-combattants — mais seulement en dernier recours, et non comme acte de vengeance.
La seconde approche voit dans la morale universelle une immense conquête humaine, fruit du labeur, de la souffrance et de la réflexion accumulés au fil des générations. Pour elle, le principe « Ce que tu hais, ne le fais pas à ton prochain » s’applique non seulement au proche concret ou aux membres de sa nation ou de sa patrie, mais à tout être humain ; c’est pourquoi elle attend du système éducatif qu’il développe chez les élèves un sentiment d’appartenance à la famille humaine tout entière, et pas uniquement au groupe religieux et national.
Morale et démocratie. Une première approche considère avec mépris la morale universelle et y voit une valeur occidentale, pour ne pas dire décadente. Selon elle, il n’y a pas de place, dans les programmes scolaires, pour les valeurs humanistes, pour les leçons universelles de la Shoah, pour la Déclaration universelle des droits de l’homme ou pour la liberté comme aspiration destinée à tous les êtres humains. L’avenir qu’elle imagine pour l’autre groupe n’est jamais celui qu’elle imagine pour elle-même. La seconde approche voit dans la morale universelle une immense conquête humaine, fruit du labeur, de la souffrance et de la réflexion de générations entières. Pour elle, le principe « Ce que tu hais, ne le fais pas à ton prochain » ne s’applique pas seulement au proche concret ou aux membres de sa nation ou de sa patrie, mais à tout être humain ; c’est pourquoi elle attend du système éducatif qu’il développe chez les élèves un sentiment d’appartenance à la famille humaine tout entière, et pas uniquement au groupe religieux ou national. Ces deux approches divergent également quant à leur rapport à la démocratie : pour l’une, il s’agit d’un mécanisme formel dont on peut se servir tant qu’il sert le groupe hégémonique auquel j’appartiens ; pour l’autre, il s’agit d’un système de valeurs substantiel, dans lequel les minorités possèdent des droits humains et civiques.
L’individu, le collectif et l’État. Selon une première conception, l’individu n’est qu’un organe au sein du collectif organique. Si cet individu fait partie de mon groupe national ou religieux, sa vie possède une valeur dans la mesure où elle est consacrée au collectif, et sa mort pour le collectif constitue un privilège sacré. Dans cette conception, l’État possède une valeur en soi, et les citoyens sont destinés à le servir. Si l’être humain appartient au groupe ennemi, on présume qu’il n’est pas innocent, même lorsqu’il ne s’agit que d’un nourrisson, puisqu’il est évident ce qu’il deviendra une fois adulte. À l’inverse, selon la conception opposée, l’individu est un être autonome, et l’État est une entité dont la fonction est de promouvoir le bien-être des citoyens. La vie de l’individu possède pour elle une valeur, et sa mort dans une guerre juste constitue une nécessité, non un idéal. Cette conception distingue également l’être humain de son État, même de l’autre côté : elle exige de se rappeler qu’il existe, dans le camp adverse, des personnes non impliquées, et que les enfants de l’ennemi sont des enfants.
Certains voient dans la guerre un idéal, le chant annonciateur de la venue du Messie. Selon eux, des objectifs terrestres et le salut immédiat ne doivent pas entraver le long chemin au terme duquel Jérusalem deviendra ce qu’elle est censée être, et où, sur le mont du Temple, reposera en sécurité l’édifice légitime, libéré de toute menace. Face à cela, certains considèrent la guerre comme une nécessité dans des cas extrêmes ; même s’il faut parfois s’y engager et y obtenir des résultats, sa malédiction demeure immense et ses pertes nombreuses.
L’atteinte contre moi, l’atteinte contre l’autre. D’un côté se trouvent ceux qui ne perçoivent dans la réalité que les injustices commises contre leur propre groupe national ou religieux. Ces injustices sont perçues comme essentielles, peut-être même éternelles et impossibles à expliquer dans un contexte politique concret. Les atteintes que mon groupe inflige à l’autre ne seraient qu’une réaction à une agression et seraient donc toujours justifiées — dans la mesure même où elles existent, car à mes yeux elles ne constituent qu’un phénomène marginal, que d’autres exagèrent mensongèrement. De l’autre côté se trouvent ceux qui voient que la réalité est également faite des atteintes que mon groupe inflige à l’autre, de manière continue. Dès lors, il existe une conscience du fait que ce que je vis comme une pure agression est perçu par les agresseurs comme une réponse à ma propre agressivité ; et que ce que je considère comme défense et prévention est vécu, par l’autre groupe, comme une agression gratuite.
Guerre et paix. Certains voient dans la guerre un idéal, le chant annonciateur de la venue du Messie. La guerre fait surgir de l’homme et de la nation les forces enfouies en eux ; dès lors, mourir à la guerre est une élévation — cela expie, purifie et apporte la gloire à eux-mêmes et à leur peuple. Selon eux, la paix affaiblit la nation et détourne son regard des dangers qui la guettent et de ses destinées éternelles. Des objectifs terrestres et le salut immédiat ne doivent pas entraver le long chemin au terme duquel Jérusalem deviendra ce qu’elle est censée être, et où, sur le mont du Temple, reposera en sécurité l’édifice légitime, libéré de toute menace. Face à cela, certains considèrent la guerre comme une nécessité dans des cas extrêmes ; même s’il faut parfois s’y engager et y obtenir des résultats, sa malédiction demeure immense et ses pertes nombreuses. La destruction, la mort et la souffrance de l’ici et maintenant ne sont pas seulement un désagrément sur le chemin vers l’objectif, mais un prix terrible qu’il faut peser. La paix est le but vers lequel le long chemin doit conduire, même s’il s’agit d’un chemin très long ; et la Jérusalem qui l’attend sera une ville où résidera la justice, et une maison de prière pour tous les peuples.
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Ainsi donc, face à face, se déploie la guerre des idées. Où chacune et chacun d’entre nous se situe-t-il dans cette guerre des idées ? Si j’ai choisi le premier camp, qu’aurais-je choisi si j’étais membre du groupe national et religieux opposé ?
Les membres de la nation et de la religion adverses sont-ils les seuls à porter ces croyances perverties — absence de valeur accordée à la vie de l’autre, racisme, objectifs nationaux impliquant que les membres de ma nation et de ma religion disparaissent ou soient asservis — ou bien de telles croyances existent elles aussi parmi les membres de ma propre nation et religion ?
Au lendemain de la guerre physique — et déjà aujourd’hui — il est donné à chacune et chacun d’entre nous, vivant entre le Jourdain et la mer, de choisir un camp dans cette guerre des idées. Le choix du chemin de la liberté, de l’égalité et de la paix n’est pas facile ; les traumatismes sont profonds et la route est longue. Mais tout autre choix nous place sur la même ligne que tout ce que nous percevons comme caractérisant nos ennemis.
Le choix nous appartient : האם תִּמָּלֵא הארץ חמ(א)ס או חסדla terre sera-t-elle remplie colère (ndt: en Hebreu: H'amas) — ou de bonté ?
Dr. Yoel Kretzmer-Raziel est engagé dans l’éducation, l’enseignement et la formation des enseignants au Collège académique Achva, au Centre pour la technologie éducative et à la Mechina Tzahali. Il est l’un des fondateurs et rédacteurs de Yashar.



