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Le Roi suprême ? Sur l’image de l'Eternel dans la prière

תמונת הסופר/ת: Merav Mazeh
Merav Mazeh
2 באוק׳
זמן קריאה 5 דקות

[Première publication en hébreu : 30 septembre 2024]


L’image de l' Eternel comme roi occupe une place centrale dans la prière juive telle qu’elle s’est façonnée au fil des générations. Depuis la formule consacrée de chaque bénédiction — « Béni sois-Tu, Éternel notre Dieu, Roi du monde » — jusqu’aux prières solennelles consacrées aux royautés à Roch Hachana. Même le Nom divin est prononcé sous la forme « A-do-naï », mot exprimant la soumission à une autorité souveraine.

L’image du roi puise sa force et sa signification dans une réalité socio-politique historique : celle de l’institution monarchique. Dans la Torah, cette image n’est utilisée que de manière limitée, mais la figure du Dieu biblique est riche de caractéristiques dont l’attribution même à Dieu sert à limiter le pouvoir d’un roi de chair et de sang. Dans le monde antique, le roi pouvait être à la fois législateur, juge et chef militaire ; attribuer ces qualités à Dieu empêche donc la concentration du pouvoir entre les mains d’un être humain et préserve une séparation des pouvoirs dans les institutions sociales.

Ainsi, par exemple, l’une des innovations de la Bible est le rejet de l’idée qu’un roi humain puisse être également fils des dieux : les versets du Deutéronome relatifs au roi soulignent qu’il est un homme comme les autres et limitent de diverses manières son pouvoir.


Lorsque nous continuons à utiliser l’image du roi dans une société où l’institution monarchique n’est plus qu’un vestige lointain, cela ne risque-t-il pas de renforcer précisément des schémas de pensée fondés sur la domination et des structures sociales hiérarchiques ?

L’image du roi dans la prière est donc censée susciter la crainte révérencielle, la reconnaissance des limites de notre pouvoir et la soumission à la loi divine destinée à empêcher l’abus du pouvoir humain. Cependant, lorsque nous continuons à utiliser cette image dans une société où l’institution monarchique n’est plus qu’un vestige lointain, produit-elle encore le même effet sur notre expérience religieuse ? Ne risque-t-elle pas, au contraire, de renforcer des schémas de pensée fondés sur la domination et des structures sociales hiérarchiques ? Ainsi, une image humaine destinée à l’origine à éclairer la divinité tout en limitant l’humanité finit par redonner une légitimité à l’institution humaine de pouvoir qui lui sert de fondement, ainsi qu’aux dérivés idéologiques qui en découlent.

Un exemple des conséquences négatives de cet usage est la manière de considérer le peuple d’Israël comme des « fils de rois ». Cette image crée une hiérarchie entre nous et les autres fils et filles d’Adam et Ève, et nous encourage à nous penser supérieurs et dignes de privilèges particuliers. Un autre exemple est l’attente d’obéir aux paroles des rabbins, censés représenter la parole du roi (« Qui sont les rois ? Les sages »), même lorsque celles-ci contredisent nos intuitions morales.


«Je serai qui je serai»: un autre langage

Personnellement, j’éprouve une grande difficulté à prier dans ces termes et je ressens le besoin d’un autre langage. Ce n’est pas simple ; puisque l’image du roi est si répandue dans la prière, chercher un autre langage revient à vivre l’expérience d’un poisson sorti de l’eau, qui doit développer un autre mécanisme pour respirer et exister. Pourtant, pour moi, ce processus est nécessaire.

D’autres l’ont fait avant moi, mais je souhaite proposer ici un langage dans lequel de petits changements dans les formulations liturgiques créent une expérience de prière fondamentalement différente. Il est clair que modifier une formule de prière est une question controversée qui ne suscite l’adhésion que d’une partie des fidèles. Mais je propose à celles et ceux qui sont prêts, ne serait-ce qu’à titre d’expérience intime, d’en goûter un peu le ressenti.

Je préfère remplacer la notion de seigneurie par celle de « présence » ou « existence » (havaya), qui comporte quelque chose de moins défini dès l’origine et qui fait également écho à la révélation de Dieu à Moïse comme « אהיה אשר אהיה » — « Je serai qui je serai ». Quant aux images de royauté, je préfère les remplacer par des images de l’amour de cette Présence pour ses créatures. Ainsi, lorsque je m’adresse à elle, je me réfère directement à cela. Par exemple, si nous commençons au commencement, avec le Modeh Ani : « Je Te remercie, amour vivant et éternel ». Tous les mots dérivés de la racine מל״כ (royauté) sont remplacés chez moi par la racine אה״ב (amour) : la Présence aime, la Présence a aimé, la Présence aimera à jamais.

Certains demanderont sans doute maintenant quelle place reste-t-il alors à la crainte révérencielle. Ici, je m’appuie sur l’interprétation que j’ai proposée du verset du Cantique des Cantiques (8, 6) : « עַזָּה כַמָּוֶת אַהֲבָה » « L’amour est fort comme la mort. »

L’image dominante, depuis le premier commandement du Livre de la Genèse, est celle d’un Dieu hiérarchique exigeant l’obéissance à travers la menace de la mort : "וּמֵעֵץ הַדַּעַת טוֹב וָרָע לֹא תֹאכַל מִמֶּנּוּ כִּי בְּיוֹם אֲכָלְךָ מִמֶּנּוּ מוֹת תָּמוּת"« Mais de l’arbre de la connaissance du bien et du mal tu ne mangeras point ; car, du jour où tu en mangeras, tu mourras certainement. »(Genèse II, 17)

Les mots « עַזָּה כַמָּוֶת אַהֲבָה » — « L’amour est fort comme la mort » — expriment à mes yeux l’aspiration à parvenir à une société où les limites sont respectées par amour. La force de l’amour pour préserver des relations bénéfiques entre les êtres humains, et même avec les autres créatures, est aussi puissante que celle de la menace de mort.


Le Jour du Jugement n’est pas pour moi un jour de couronnement du roi ni de comparution courbée devant le juge, mais un jour d’attention portée à mon écoute de moi-même et des autres, et de recherche de voies d’action fidèles à l’amour de la Présence.

Le passage de la crainte à l’amour constitue une étape de maturation. C’est comparable au développement d’un enfant qui, au début, a besoin de limites extérieures claires, mais dont on attend ensuite qu’il développe une pensée autonome, un jugement moral et des valeurs lui permettant de devenir un partenaire responsable au sein de la société humaine. Si une personne continue à vivre dans un sentiment permanent de peur, de soumission et de culpabilité, c’est probablement que quelque chose a été défaillant dans son éducation.

À l’âge adulte, le respect des limites devrait découler d’une conscience de la responsabilité et d’une rencontre authentique avec l’autre. Si cette rencontre intègre en elle l’intériorisation de l’amour de la Présence pour toutes ses créatures, elle peut devenir une rencontre féconde et nourrissante.

Le Jour du Jugement n’est pas pour moi un jour de couronnement du roi ni de comparution courbée devant le juge, mais un jour d’attention portée à mon écoute de moi-même et des autres, et de recherche de voies d’action fidèles à l’amour de la Présence.

Les textes de la prière font partie de la Torah orale. La prière doit donc préserver une continuité avec ses sources tout en intégrant changement et évolution. Grâce à des modifications petites mais profondes, l’expérience de prière qui en résulte devient entièrement différente et me permet à la fois de faire partie d’une communauté en prière et de prier dans une langue à laquelle je m’identifie, même si ces changements ne sont accomplis et entendus qu’entre moi et moi-même.

Ainsi puis-je traverser, à chaque prière, un processus significatif de connexion à la grande Présence.




Merav Mazeh est l’autrice du livre Qui est celle qui monte du désert ? Le Cantique des Cantiques — une énigme sur l’amour et la liberté ; elle accompagne des processus de guérison et de croissance à l’aide du shiatsu, de l’adaptation nutritionnelle, des plantes médicinales et d’autres approches ; elle est également co-directrice de « Maga », centre de formation de praticiens en shiatsu.



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