Non, ce ne sont pas de grands jours

[Première publication en hébreu : 29 juin 2025].
Quiconque a été exposé au discours du sionisme religieux depuis le début de la campagne contre l’Iran n’a pu manquer de remarquer le motif récurrent dominant dans les groupes WhatsApp, les messages des institutions éducatives et les conversations dans les synagogues : tous écrivent et disent « ce sont de grands jours », en y ajoutant un sourire ému.
Le lendemain matin de l’attaque américaine contre Fordo, beaucoup sont allés encore plus loin et ont récité — ou déclaré avoir récité — la bénédiction de « שהחיינו » (« Béni sois-Tu… qui nous as fait vivre et parvenir à ce moment »), certains même avec mention explicite du Nom divin et de Sa royauté.
Et il ne s’agit pas seulement de l’aile messianique d’extrême droite, qui décrit depuis longtemps Benjamin Netanyahu comme un envoyé de Dieu et comme quelqu’un que « la main de Dieu a touché » (le fait que l’envoyé de Dieu ait transgressé deux ou trois interdits de la Torah n’a jamais vraiment troublé la pensée messianique, comme on le sait), mais également de courants modérés et réfléchis. Ainsi, un important et sérieux directeur de yeshiva a raconté comment il n’avait pas réussi à se retenir de réciter des psaumes de louange et de gratitude le matin suivant le début de la campagne actuelle — tout en discutant avec sensibilité de la complexité d’un tel geste. Ou du moins de courants autrefois modérés (un rabbin célèbre et vétéran, qui avait pourtant joué un rôle positif autour de l’assassinat de Yitzhak Rabin, a « démontré » dans une chronique extraordinaire publiée sur le site internet d’Arutz Sheva quel « miracle » nous avait été accordé dans cette guerre et quelles « forces » merveilleuses l'Eternel avait insufflées au Premier ministre. Il faut le lire pour le croire — encore qu’il ne soit pas certain qu’il faille le faire.)
Nous n’avons d’autre choix que de conclure que le sionisme religieux — le courant, non le parti — achève en ces jours sa transformation définitive en une sorte de sabbatianisme moderne : il sait exactement ce que veut le Saint béni soit-Il, et il sait exactement comment Celui-ci se révèle dans l’histoire qui s’écrit sous nos yeux à cet instant même.
La différence entre le début de ce processus évolutif, lors de la Guerre des Six Jours — et même auparavant — et son stade final provisoire actuel, se manifeste dans l’acceptation généralisée de présupposés concernant la compréhension de la volonté divine, ainsi que dans l’absence presque totale de figures d’envergure religieuse et publique capables d’introduire un doute ou un contrepoids.
Le sionisme religieux achève en ces jours sa transformation définitive en une sorte de sabbatianisme moderne : il sait exactement ce que veut le Saint béni soit-Il, et il sait exactement comment Celui-ci se révèle dans l’histoire qui s’écrit sous nos yeux à cet instant même.
À l’intérieur de ce cadre sabbatéen, la réalité ne possède qu’une seule interprétation religieuse, laquelle est évidemment la « bonne » interprétation : elle repose sur la vision de l’État d’Israël comme 'ראשית צמיחת גאולתנו' « le commencement de l’éclosion de notre rédemption », sur la conception du peuple d’Israël comme'עם לבדד ישכון' un « peuple qui demeurera solitaire », et sur l’acceptation de la guerre actuelle, dans toutes ses métamorphoses depuis le 7 octobre, comme d’une guerre dans laquelle — enfin — la vérité divine se révèle au grand jour (et, par une pure coïncidence bien entendu, cette vérité divine est également de droite).
Dès lors, cette interprétation est convaincue que, déjà maintenant, « tout est bien », que bientôt « ce sera encore mieux », et que « le Seigneur, béni soit-Il, m’aime toujours ». À un niveau plus profond, elle repose sur une fusion totale de la religion et de l’État dans l’âme du croyant : pour lui, l’État est saint, et l’identification à celui-ci constitue l’axe central de l’expérience religieuse.
Regardez dans les synagogues et voyez comment la confiance dans 'צור ישראל וגואלו' « le Rocher d’Israël et son Rédempteur », dans la prière pour l’État d’Israël, reçoit une attention spirituelle plus grande et plus émue que la question ouverte 'איה מקום כבודו' « où est le lieu de Sa gloire ? » dans la Kedousha de Moussaf.
En réalité, les enfants et adolescents qui grandissent aujourd’hui dans les cadres religieux en Israël n’imaginent même pas qu’il puisse exister une conscience religieuse dans laquelle l’État d’Israël n’occupe pas le centre de l’existence — bien que telle ait été la conscience de tous les Juifs croyants fidèles durant des générations jusqu’à une époque relativement récente, et qu’elle demeure encore aujourd’hui celle de nombreux hommes et femmes de valeur.
Parallèlement, comme en témoignent certaines bénédictions aujourd’hui courantes adressées aux garçons et filles de bar ou bat mitsva, l’exigence religieuse originelle subit un appauvrissement continu. Et en vérité, pourquoi s’imposer le joug de la Torah et des commandements — pardon, la « douceur » du joug de la Torah et des commandements — lorsqu’il suffit simplement de « contribuer à l’État » ?
On pourrait pourtant, bien entendu, donner une interprétation religieuse alternative de cette même réalité. On pourrait soutenir, par exemple, que le massacre de Simḥat Torah n’est rien d’autre qu’un châtiment pour des années d’occupation et d’oppression d’une population placée sous notre domination ; que le Saint béni soit-Il nous indique qu’il est impossible de continuer ainsi ; que les missiles tombant sur un hôpital constituent un terrible retour des choses pour les missiles que nous-mêmes avons lancés sur les hôpitaux des autres, même lorsque cela pouvait avoir une certaine justification (admettons-le) ; que l’angoisse qui nous a saisis lorsque nous courions chaque nuit vers les pièces sécurisées (mamad), espérant que le missile ne tomberait pas sur nous, était destinée à nous pousser à une profonde repentance face à une angoisse semblable — mais infiniment plus terrible — que nous avons infligée à d’autres. (Oui, pensez par exemple à un enfant gazaoui de quatre ans, qui n’a pas de pièce sécurisée où fuir, ni de système sophistiqué d’alertes à plusieurs niveaux ; imaginez ce qui se déroule dans son âme depuis plus de six cents jours, au son des avions, du bourdonnement des drones, du sifflement des obus de chars et de mortiers, qui ont déjà réduit en poussière tout ce qu’il connaissait. Pensez à cet enfant et ne lâchez pas cette pensée ; ne fermez pas les yeux. Il vit non loin de vous, cet enfant-là.)
On pourrait donner une interprétation religieuse alternative de cette même réalité. On pourrait soutenir, par exemple, que le massacre de Simḥat Torah n’est rien d’autre qu’un châtiment pour des années d’occupation et d’oppression d’une population placée sous notre domination ; que le Saint béni soit-Il nous indique qu’il est impossible de continuer ainsi.
Bien que cette interprétation corresponde à mon univers spirituel et bouleverse mes prières, je n’ai aucun moyen d’en prouver la vérité. C’est pourquoi je la laisse de côté et reviens aux paroles simples des sages du Talmud : « בַּהֲדֵי כִּבְשֵׁי דְרַחֲמָנָא לָמָה לָךְ »« Pourquoi chercher à pénétrer ce que le Miséricordieux tient caché ? »(Talmud de Babylone, Berakhot 10a). Le point essentiel est évidemment que ceux qui adhèrent à l’interprétation religieuse dominante n’ont, eux non plus, aucun moyen de prouver la vérité de leurs affirmations ; les deux interprétations se valent. Mais, à la différence de moi, eux ne laissent pas la question en suspens.
Car il ne s’agit pas seulement de notre capacité à connaître ce qui nous dépasse. En définitive, notre point de jugement sur la réalité doit — du point de vue religieux comme du point de vue moral — demeurer humain ; il doit, tout simplement, être rationnel. Des questions telles que « comment en sommes-nous arrivés au 7 octobre ? » ou « que s’est-il passé depuis ? » ne sont pas des questions métaphysiques, et il est interdit de les présenter comme telles. C’est pourquoi le combat pour l’établissement d’une commission d’enquête nationale n’est pas seulement un combat pour établir la vérité sur ce qui s’est produit ce jour-là — ainsi qu’avant et après lui — mais un combat pour la vérité elle-même, c’est-à-dire pour l’existence même d’une vérité terrestre ; une vérité qui peut être établie par le bon sens, par des outils professionnels, sur la base de preuves, de données, de témoignages et de documents (du moins ceux qui n’ont pas été détruits par une main invisible dans un certain bureau bien connu).
Dès lors, ce combat est lui aussi, en un certain sens, un combat religieux : c’est une lutte pour purifier la religiosité des scories illusionnelles dangereuses qui s’y sont attachées. C’est un rappel que : « הַשָּׁמַיִם שָׁמַיִם לַה', וְהָאָרֶץ נָתַן לִבְנֵי אָדָם »« Les cieux sont les cieux de l’Éternel, mais la terre, Il l’a donnée aux fils de l’homme. » (Livre des Psaumes 115, 16)
«Et à la joie, a quoi sers-tu?» (Ecclesiaste 2,2)
Il est vrai qu’on ne peut nier qu’il s’agisse de jours extrêmement dramatiques. Après près de trente années de crainte croissante face à la nucléarisation de l’Iran — source d’une peur réelle, existentielle, qu’il ne faut pas mépriser — il semble que, pour la première fois, une possibilité réelle de freiner substantiellement ce processus se soit ouverte.La neutralisation courageuse et stratégiquement brillante de l’anneau de feu construit par l’Iran autour d’Israël au fil des années par l’intermédiaire de ses relais au Liban et ailleurs, a révélé la faiblesse de l’Iran lui-même. À long terme, cela pourrait rendre Israël plus protégé — espérons-le — contre des menaces militaires majeures. Ce n’est pas une petite chose.
Notre point de jugement sur la réalité doit demeurer humain, rationnel. Des questions telles que « comment en sommes-nous arrivés au 7 octobre ? » ou « que s’est-il passé depuis ? » ne sont pas des questions métaphysiques, et il est interdit de les présenter comme telles.
Le fait que ces événements soient survenus au moment le plus opportun pour le Premier ministre — alors que sa position publique est au plus bas, que le contre-interrogatoire de son procès le menace, et qu’il lui fallait convaincre les partis ultra-orthodoxes de rester dans la coalition (lui-même et ses porte-voix ayant d’ailleurs laissé entendre discrètement à toutes les oreilles ultra-orthodoxes, avant même le début des opérations, qu’une guerre se préparait, tandis qu’ils réfléchissent désormais à l’idée d’élections anticipées) — ce fait est, comme toujours chez lui, « purement fortuit ». Et qui serions-nous pour soupçonner un homme si intègre, pour qui la vérité et l’objectivité ont toujours été des principes sacrés. Mais même si, comme on peut le penser, la perversité de son cœur l’a poussé à agir précisément maintenant, cela n’annule en rien l’accomplissement militaire lui-même.
Et pourtant, cet accomplissement militaire — qui ne fut pas un miracle, mais le produit d’un travail acharné, de l’intelligence, de la créativité, de l’enseignement des matières fondamentales, d’une capacité d’autocritique sans concession, du professionnalisme, de la rigueur, de l’égalité entre les sexes, d’institutions démocratiques et de l’appui sur la science (en bref : le produit de tous les idéaux auxquels le gouvernement actuel s’oppose) — a eu un prix terrible. De nombreuses vies ont été fauchées ; beaucoup ont perdu leur maison et tous leurs biens ; des traumatismes individuels et collectifs se sont approfondis. Il est interdit de minimiser ce prix, et il est absolument interdit de l’ignorer au nom d’une quelconque fantaisie politico-théologique.
Par ailleurs, comme toujours, nous ne voyons pas encore l’ensemble du tableau ; nous avons besoin de modestie plutôt que d’hubris. Il est difficile de savoir comment évoluera la situation actuelle. Le programme nucléaire a-t-il réellement été freiné, ou sera-t-il au contraire accéléré ? Combien de sang innocent sera encore versé — ici, à Gaza et en Iran ? Combien de personnes perdront encore leur maison ? Le régime iranien survivra-t-il ? Et s’il ne survit pas, qui prendra sa place ?
Faut-il vraiment rappeler comment l’euphorie de la Guerre des Six Jours a conduit au désastre de la Guerre du Kippour ? N’y a-t-il pas lieu de soupçonner que le « gouvernement de la destruction », qui a réussi à transformer chaque succès militaire en impasse politique, échouera cette fois encore ?
Comment la carte du Moyen-Orient pourrait-elle être redessinée tant qu’Israël refuse de proposer au peuple palestinien un horizon qui ne soit pas fondé sur la force — encore la force — et l’humiliation ?
Cet accomplissement militaire — qui ne fut pas un miracle — a eu un prix terrible. Il est interdit de le minimiser au nom d’une quelconque fantaisie politico-théologique. Par ailleurs, nous ne voyons pas encore l’ensemble du tableau ; nous avons besoin de modestie plutôt que d’hubris.
Bien plus encore : sommes-nous réellement si heureux aujourd’hui, comme semblent le suggérer les sourires pleins de suffisance des porte-voix du pouvoir et de ses partisans, ainsi que leur chanson fétiche devenue hymne du moment ? Eh bien, la vérité simple est que non.
L’État d’Israël mène une guerre depuis près de deux ans — la guerre la plus longue de son histoire — et cela non par pure bonne foi, ni en réponse à une nécessité opérationnelle réelle. Pendant ce temps, des entreprises s’effondrent ; des familles se disloquent ; le taux de suicides grimpe en flèche.
Et pendant ce temps-là, à Gaza : presque chaque jour sont commis en notre nom des actes qui ne devraient jamais être commis ; les nombreux témoignages qui s’accumulent les uns sur les autres font naître un lourd soupçon : celui qu’une ombre de crimes de guerre effroyables plane sur nous tous. Le monde voit les images de Gaza et de Judée-Samarie, entend les propos des membres du gouvernement — et ne trouve aucun moyen de les justifier (et, honnêtement, nous non plus). Et comme si cela ne suffisait pas, depuis la rupture du dernier cessez-le-feu par Israël — et très probablement même avant cela — nombre des soldats tombés au combat sont morts en vain : uniquement pour qu’un voyou bibiste comme Itamar Ben-Gvir, qui dans un État normal ferait l’objet d’une surveillance policière étroite, puisse continuer à contrôler cette même police.
C’est exactement aussi la raison simple pour laquelle tant d’otages sont morts en captivité, ou ne sont toujours pas revenus — vivants ou morts : Benjamin Netanyahu sait que leur retour à tous dans le cadre d’un accord mettrait fin à la guerre et lui coûterait son gouvernement, enterrant du même coup les ambitions de conquête et d’annexion de ses partenaires de coalition. C’est pourquoi il fait tout pour repousser l’échéance, fractionne le processus de retour en petites étapes, et active sa machine de poison parfaitement huilée contre quiconque pense autrement. On dirait qu’il préférerait qu’ils meurent et reviennent dans des cercueils.
La vérité est que notre situation est également mauvaise et amère à bien d’autres égards. La science israélienne — l’un des accomplissements majeurs de l’État et l’un des moteurs essentiels de son économie — fait face à un boycott croissant ; l’émigration vers l’étranger parmi les populations éduquées et productives atteint des proportions immenses ; quant à ceux qui restent, des dizaines de pourcents des enfants reçoivent une éducation médiocre digne d’un pays du tiers-monde en faillite ; les discriminations entre ceux qui portent le fardeau sécuritaire et économique et ceux qui en sont exemptés ne cessent de s’aggraver ; le crime et les meurtres dans la société arabe sont hors de contrôle ; et notre démocratie fragile est déjà gravement malade. Ces derniers jours encore, une de mes proches amies a été arrêtée près de chez elle simplement parce qu’elle portait une casquette sur laquelle était inscrit le mot « démocratie ».
Nombre d’hommes et de femmes de valeur sentent que, si aucun changement profond n’intervient, eux et leurs familles n’ont plus d’avenir ici.
Le point essentiel est que ceux qui projettent sur la réalité l’interprétation religieuse aujourd’hui dominante ne sont tout simplement pas troublés par tout cela ; eux voient des lumières. La mort d’êtres humains n’est pas pour eux une atteinte à l’image de Dieu, mais un « dommage collatéral ». La souffrance des otages constitue, à leurs yeux, un obstacle à la « victoire totale ». La terreur qui nous saisissait chaque fois que des missiles explosaient au-dessus de nos têtes leur paraît insignifiante. Je ne parle pas seulement de l’extrémité droite bibiste — celle qui a depuis longtemps oublié les otages, celle qui ne se soucie aucunement de Gaza, celle qui hait la gauche « kaplaniste » « terrible » plus encore qu’elle ne hait les responsables du programme nucléaire iranien. Je parle, comme toujours, du camp modéré : celui qui, en apparence, n’a pas oublié les otages, à qui Gaza importe même peut-être un peu ; celui qui se préoccupe surtout de l’égalité dans le partage du fardeau — mais qui, dès qu’il entend les mots « État » et « Tsahal », se met au garde-à-vous, le cœur aussitôt frémissant.
Pour lui, tout s’inscrit harmonieusement dans le plan divin — un plan qu’il connaît évidemment parfaitement. Ainsi voit-on actuellement émerger, au cœur même du courant dominant, une interprétation selon laquelle le Saint béni soit-Il nous aurait fait une grâce en nous infligeant le 7 octobre, puisque grâce à cela nous avons stoppé le programme nucléaire iranien. Il n’existe pas assez de mots pour décrire à quel point une telle interprétation est pervertie et dangereuse ; à quel point elle fait de la vie humaine une chose abandonnée et sans valeur. Le fait qu’en suivant exactement la même logique nous pourrions, dans quelques années, nous retrouver à dire : « Comme il fut terrible, ce mois de juin 2025 où nous pensions avoir stoppé le programme nucléaire iranien, sans savoir que cela conduirait finalement à une guerre encore pire » — ce fait-là est sans doute réservé aux faibles.
Ceux qui projettent sur la réalité l’interprétation religieuse aujourd’hui dominante ne sont tout simplement pas troublés par l’ensemble des problèmes qui nous accablent ; eux voient des lumières. La mort d’êtres humains n’est pas pour eux une atteinte à l’image de Dieu, mais un « dommage collatéral ». La terreur qui nous saisissait chaque fois que des missiles explosaient au-dessus de nos têtes leur paraissait insignifiante.
Plus grave encore : celui qui lit ainsi la réalité perd progressivement la capacité — pourtant si essentielle à toute action civique — de poser des questions et d’émettre des doutes. L’institution même du questionnement lui devient étrangère. L’intérêt de l’État fusionne à ses yeux avec l’intérêt divin, et cesse dès lors d’être un sujet relevant de calculs rationnels de coûts et bénéfices, d’une critique fondée sur la science et la recherche. Il suffit de voir comment les manifestations contre le gouvernement — le souffle vital d’une véritable démocratie — sont aujourd’hui étouffées ; et pas seulement à cause du « silence, on tire », mais presque, semble-t-il, à cause du « silence, Dieu ». D’ailleurs, cela vaut également pour ceux qui s’identifient à « l’État » sans référence religieuse explicite, mais qui lui attribuent inconsciemment exactement la même signification. Pensez, par exemple, aux limites extrêmement étroites du discours de mouvements pseudo-centristes comme HaReva HaRevii et d’autres semblables, et demandez-vous pourquoi il leur est si difficile d’entendre une critique radicale de l’État — une critique qui ne sacralise pas son existence même comme un axiome indiscutable.
«Dieu l’a pensé pour le bien?»
Face aux manifestations de sabbatianisme si répandues dans le sionisme religieux et parmi tous ceux qui s’y identifient — et ils sont plus nombreux qu’on ne le croit, pour des raisons qu’il n’est pas possible d’analyser ici — on a surtout envie de crier : laissez donc l 'Eternel tranquille ! Vous ne savez pas ce que demain enfantera ! — et je vais d’ailleurs immédiatement le faire.
Mais auparavant, je voudrais encore m’arrêter un instant sur l’interprétation religieuse elle-même. Car, à mon grand péché, je ne comprends pas ce que tous les croyants du « commencement de l’éclosion de notre rédemption » font des versets explicites décrivant, par exemple, l’exil amer promis à ceux qui ne respectent pas les exigences du Saint béni soit-Il sur cette terre (Livre du Lévitique 26, 30-43, entre autres). Sont-ils donc certains que nous avons déjà acquitté par deux fois notre dette d’exil — après la destruction du Premier Temple puis après celle du Second Temple — et que désormais « cela n’arrivera plus jamais » ? D’où vient cette conception, qui n’est rien d’autre qu’une négation explicite de la pertinence du châtiment collectif par excellence dans la Torah écrite ? D’où provient cette assurance orgueilleuse selon laquelle l’ère des exils serait achevée, que la terre ne nous vomira plus hors d’elle-même et qu’elle ne « jouira plus de ses sabbats » ?
Oui, je connais les paroles du Midrash (tardif) selon lesquelles : גְּאֻלָּה שְׁלִישִׁית אֵין לָהּ הֶפְסֵק « La troisième rédemption n’aura pas d’interruption. »(Tanhouma, Shoftim 9).Je connais également les sources de cette idée ainsi que l’abondante littérature qui s’est développée autour d’elle au cours des dernières générations ; et pourtant, au cours de ma vie, j’ai déjà vu deux ou trois maximes midrashiques qui n’ont pas bénéficié d’un statut pratique aussi impératif.
Mais pour lutter contre ces idées, une controverse érudite sur des versets et des passages midrashiques ne suffit pas. Je crois qu’il n’y a pas d’autre choix que de proposer une alternative fière, résolue et audacieuse, qui remette en question tous les fondements de la vision du monde du sionisme religieux et puisse offrir un nouvel horizon spirituel et existentiel.
Car continuer à considérer l’État comme porteur d’une valeur religieuse essentielle met en danger son existence même — et met également en danger la conscience religieuse elle-même.
Nous devons opposer à la vision du monde du sionisme religieux une alternative fière, ferme et audacieuse. Car continuer à considérer l’État comme porteur d’une valeur religieuse intrinsèque met en danger son existence même — et met également en péril la conscience religieuse elle-même.
En réalité, il n’est pas difficile d’esquisser cette alternative : comme nous l’avons appris dans les cours d’orientation de l’armée, lorsque l’on s’égare en chemin, il faut revenir au dernier point connu. C’est exactement ce qui est aujourd’hui requis, également du point de vue religieux.
Voici quelques traits possibles de ce point de repère :
Premièrement, l’État d’Israël n’est pas « le commencement de l’éclosion de notre rédemption ». Il constitue un développement historique dramatique dans l’histoire du peuple juif ; un développement terrestre, comportant à la fois des possibilités et des dangers. Son visage ne dépend que de nous.
Deuxièmement, les États en général ne sont pas des entités sacrées ; ils sont une forme d’organisation sociale séculière et pratique, assumant certaines obligations envers leurs citoyens et cherchant à améliorer leur condition dans le monde. Cette forme d’organisation a connu diverses transformations au cours de son développement et continuera d’évoluer face aux réalités changeantes. Lorsqu’elle remplit sa mission, elle est bonne ; lorsqu’elle ne la remplit pas, elle ne l’est pas.
Troisièmement, même lorsque la Torah décrit un peuple vivant sur sa terre et établissant pour lui-même des institutions de gouvernement, elle n’envisage nullement l’État-nation moderne ; dès lors, la notion de souveraineté, si courante aujourd’hui, ne lui est pas pertinente. ( C’est pourquoi un homme peut accomplir la mitsva d’habiter la terre d’Israël — selon ceux qui considèrent qu’il existe une telle mitsva — même lorsque cette terre est gouvernée par les Cananéens, les Romains, les Ottomans ou les Palestiniens.)
Quatrièmement, la terre d’Israël n’est pas l’unique possibilité d’une vie juive. À côté de nombreuses sources qui l’exaltent, la tradition juive — depuis la Bible, en passant par les sages du Talmud et les maîtres du Moyen Âge et des temps modernes — a toujours su également la replacer dans un cadre relatif et limité : "אֶרֶץ יִשְׂרָאֵל מְקוּדֶּשֶׁת מִכָּל הָאֲרָצוֹת, וּמַה הִיא קְדֻשָּׁתָהּ? שֶׁמְּבִיאִין מִמֶּנָּה הָעוֹמֶר וְהַבִּכּוּרִים וּשְׁתֵּי הַלֶּחֶם" « La terre d’Israël est plus sainte que toutes les autres terres ; et en quoi consiste sa sainteté ? En ce qu’on en apporte l’omer, les prémices et les deux pains. »(Mishna Kelim I, 6). Et même : « כָּל הָעוֹלֶה לְאֶרֶץ יִשְׂרָאֵל עוֹבֵר בַּעֲשֵׂה » « Quiconque monte en terre d’Israël transgresse un commandement positif. »(Talmud de Babylone, Ketoubot 111a).
Cinquièmement, nous ne savons rien de la rédemption et nous n’avons pas à nous occuper des choses cachées. Notre devoir est d’agir dans ce monde-ci, le seul que nous connaissions, et de prendre les meilleures décisions possibles selon notre jugement. Nous devons évaluer chaque situation à l’aide d’outils uniquement humains — intellectuels, psychologiques et autres — et avec modestie. Il est possible, et même souhaitable, de prier ; mais il est indispensable de se rappeler qu’il n’existe pas d’autre monde, et que l’on ne s’appuie pas sur le miracle. Aucune entité supérieure ne fera le travail à notre place.
Y a-t-il lieu de se réjouir aujourd’hui ? Peut-être ; les jours le diront. Mais dans le même souffle, il y a aussi lieu de s’inquiéter — et profondément. L’ensemble des malheurs qui nous frappent, dont je n’ai mentionné qu’une partie plus haut, ne disparaîtra pas facilement. Certains d’entre eux — le recul de la démocratie, par exemple, sans parler de la dévalorisation de la vie humaine, surtout lorsqu’elle n’est pas juive — ne feront probablement que s’aggraver. Nous ne devons pas être insouciants.
Le moment présent montre qu’il vaut mieux observer la réalité — dans toute la multiplicité de ses visages — dans son existence terrestre ; l’observer sans la soumettre à des mythes dangereux pour la vie humaine, sur lesquels nous n’avons aucun contrôle.
Il est tout à fait possible qu’une attention spirituelle portée à des événements historiques dramatiques ne puisse entièrement éviter de leur attribuer une signification religieuse ; mais il faut faire preuve à cet égard d’une extrême prudence : aussi bien dans l’analyse des causes des événements que dans l’évaluation de leurs conséquences pratiques (qu’on lise attentivement Mishneh Torah, Lois des jeûnes, chap. I, halakhot 2-3).
Le moment présent — et il n’est pas le seul — montre qu’il vaut mieux limiter ce type d’attention spirituelle et observer la réalité — dans toute la multiplicité de ses visages — dans son existence terrestre ; l’observer sans la soumettre à des mythes dangereux pour la vie humaine, sur lesquels nous n’avons aucun contrôle. Il n’est certes pas impossible qu’au terme d’un long processus dialectique, le sionisme religieux sabbatéen — cette erreur tragique et désastreuse dans notre navigation collective — apparaisse finalement comme une étape transitoire vers une approche religieuse plus équilibrée et plus prudente à l’égard de l’histoire ; mais pour cela, une inflexion nette et sans ambiguïté vers le pôle opposé est aujourd’hui nécessaire : non, ce ne sont pas de grands jours.
*Cette tribune n’engage que son auteur. Elle ne représente ni la position de « Yashar », ni celle de l’institution où travaille son auteur.
Pr. Itay Marienberg-Milikowsky, diplômé de la yeshiva du kibboutz religieux d’Ein Tzurim et chercheur en littérature talmudique, est maître de conférences au département de littérature hébraïque de l’Université Ben-Gourion du Néguev. Il est l’un des fondateurs et rédacteurs de Yashar.



